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Le blog politique de Thomas JOLY

L’islam est-il compatible avec la philosophie ?

30 Décembre 2016, 12:42pm

Publié par Thomas Joly

Ghalia Kadiri rapporte, dans Le Monde Afrique, une polémique naissante au Maroc autour d’un nouveau manuel d’enseignement islamique. Celui-ci définit la philosophie comme « une production de la pensée humaine contraire à l’islam » et serait « le summum de la démence et de la dépravation », en citant Ibnou As-Salah Ach Chahrazouri, un salafiste du VIIe siècle.

L’association marocaine des enseignants de philosophie (AMEP) s’en émeut et considère ce manuel comme une régression alors que la réforme en cours des programmes d’éducation islamique est censée prôner un islam modéré, un islam du « juste milieu ».

Pour sa défense, Fouad Chafiqi, chargé des programmes au ministère de l’Éducation nationale marocain, estime que le texte donnant cette définition est proposé comme objet de réflexion et non comme un enseignement doctrinal.

Même si les explications du ministère sont recevables, il n’en reste pas moins symptomatique que les rédacteurs de ce manuel se soient sentis obligés de faire référence à un penseur salafiste. Surtout, alors que la matière enseignée devait s’intituler « éducation religieuse », les conservateurs ont tenu à ce qu’elle continue à s’appeler « éducation islamique ». Par ailleurs, l’AMEP s’inquiète de la diffusion de concepts qu’elle considère comme proches de la pensée wahhabite et de Daech. Pourtant, le roi du Maroc avait demandé à ce que ces manuels soient expurgés de tout appel à la violence ou à l’intolérance. Il semble qu’il devra aller plus loin s’il veut préserver son royaume de l’expansion wahhabite.

Peut-on reprocher aux professeurs de philosophie du Maroc d’être trop sourcilleux ? Après tout, leur matière est enseignée dans les lycées marocains, ce qui n’est pas courant, même dans les pays non musulmans. C’est que les relations entre la philosophie et l’islam ont le plus souvent été conflictuelles. S’il y a eu des philosophes musulmans (Al Faradi, Avicenne, Averroès), ils furent une minorité et souvent en butte aux tracasseries, voire aux persécutions. L’attitude la plus courante de l’islam vis-à-vis de la philosophie a été la défiance, voire l’hostilité. Lors de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie de 646, le général musulman Amr ibn al-As aurait dit des livres qu’il vouait au feu : « Si ces livres contiennent déjà ce qui est dans le Coran, ils sont inutiles. S’ils contiennent des choses qui lui sont contraires, ils sont nuisibles. » La parole est sans doute apocryphe mais elle est révélatrice du rapport de l’islam à la philosophie.

Le Coran est un livre révélé selon cette foi. Il est même, pour certains, incréé. Dieu lui-même en étant l’auteur, toute tentative de l’interpréter par la raison est sacrilège. Chercher, par la seule force de la raison, un sens à la vie et un chemin vers le bonheur – ce que fait la philosophie – est vain.

On peut penser que cela est vrai de toute religion. Il est vrai qu’il y a toujours, au minimum, une tension entre la religion et la philosophie. Pour autant, toutes les religions ne rejettent pas celle-ci. Le pape Jean-Paul II a même écrit une encyclique, Fides et ratio, sur la question. Ce qu’il peut y avoir de spécifique dans l’islam, c’est qu’il s’agit d’une religion se basant sur des pratiques (une orthopraxie) plus que sur une foi (orthodoxie). L’islam a développé, en dehors d’une théologie, un droit plus qu’une philosophie, puisqu’il s’agit plus de juger de la conformité des pratiques que de la conformité des croyances. Alors que le christianisme a fait l’inverse, notamment dans les premiers conciles disputant de la nature du Christ.

Les philosophes marocains ont bien raison d’être vigilants. La raison est une faculté que tous les hommes possèdent. Elle peut donc permettre le dialogue entre des fois différentes. Si le salafisme saoudien parvenait à étouffer l’enseignement de la philosophie au Maroc, ce serait une défaite importante de la civilisation.

Pierre Van Ommeslaeghe

Source : http://www.bvoltaire.fr

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