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Le blog politique de Thomas JOLY

Sur une scène d’État, l’affaire Dutroux jouée par des enfants !

18 Mars 2017, 10:18am

Publié par Thomas Joly

Il s’appelle Milo Rau et s’honore d’être « le metteur en scène le plus controversé de sa génération » (ils sont un certain nombre à s’en revendiquer). Il est suisse, très sollicité et court le monde pour y présenter ses pièces « en prise avec le réel ». Car avant d’être dramaturge, Milo Rau est sociologue de formation, passé par la case Bourdieu. Il a fait, nous dit sa fiche Wikipédia, ses premiers reportages au Chiapas et à Cuba avant de fonder l’Institut du meurtre politique (!), qu’il dirige toujours.

Rau est aujourd’hui au théâtres des Amandiers, à Nanterre. Un centre dramatique national, je précise, c’est-à-dire une scène coiffée par l’État, donc vous et moi. Il y propose Five Easy Pieces, une œuvre pour adultes jouée par des enfants et qui, comme son titre ne l’indique pas, est consacrée à l’affaire Marc Dutroux.

Pour les jeunes générations – mais pas seulement -, il faut rappeler ce que fut cette histoire qui s’est déroulée au milieu de la décennie 90. Marc Dutroux, avec la complicité de son épouse Michelle Martin, enlève en 1995 Julie et Mélissa, deux fillettes de 8 ans ½ et 9 ans. Il les séquestre et les viole des mois durant dans une cache sordide au fond de sa cave.

Puis il enlève An et Eefje, 17 et 19 ans, Sabine Dardenne, 12 ans, et Laëtitia Delhez, 14 ans. Seules ces deux dernières survivront. Comble de l’horreur, Dutroux étant emprisonné une première fois, son épouse laissera les petites Julie et Mélissa mourir de faim dans la cave ; quant à An et Eefje, elles ont été enterrées vivantes !

L’affaire a bouleversé durablement tout le pays et, bien au-delà, mis en cause la police et les institutions. Alors, oui, un dramaturge peut sans doute s’en saisir, la porter au théâtre. Mais en faire une pièce jouée par des enfants ?

Rau explique à l’AFP qu’il s’agit d’une commande du centre CAMPO à Gand, spécialiste du travail théâtral avec des enfants, mais le thème relevait bien sûr de son choix : « Lorsque CAMPO m’a demandé de travailler dans leur série de pièces d’enfants pour un public d’adultes, je me suis dit “Belgique + enfants, je vais travailler sur Dutroux”. »

Curieux, non, cette équation ? Pour le commun des mortels, c’est plutôt « Belgique + enfants = Tintin ou Spirou », pas Dutroux !

Très bourdieusien, Milo Rau s’en explique ainsi : « Dans mes précédents projets sur la Belgique, j’ai souvent croisé cette affaire Dutroux, qui réunit les grands traumatismes belges : les élites qui ne marchent pas bien, la fin de l’industrie minière, la perte des colonies […]. » La colonisation comme explication des crimes du pédophile Dutroux, on ne voit pas bien le rapport ! Mais peut-être faut-il demander à Macron ce qu’il en pense…

Quant à confier un tel sujet à des enfants, l’idée nous paraît infiniment malsaine, même si, écrit Le Parisien, « dans la pièce, on verra une seule des victimes de Dutroux, Sabine, jouée par une petite fille de 9 ans, Rachel Dedain ». Ils sont sept enfants en scène, choisis après un casting serré : « Autour d’elle (Rachel/Sabine), les acteurs-enfants incarnent le père de Marc Dutroux, les policiers chargés de la reconstitution, le roi des Belges, Patrice Lumumba… »

Qui ça ? Patrice Lumumba. Le premier Premier ministre du Congo indépendant, responsable de la mort de dizaines de milliers de Congolais. Et pourquoi ? Parce que « le père de Dutroux est né au Congo belge et y a vécu jusqu’à l’âge de six ans ». Débrouillez-vous avec ça…

Je n’ai pas vu la pièce, mais tout cela provoque en moi un profond malaise. C’est le but, dit Rau : « C’est un thème qui m’intéresse dans le théâtre depuis toujours, le statut du spectateur, le voyeurisme, ce qui se passe quand on regarde des enfants jouer cette affaire qui est peut-être un des derniers tabous de notre temps – la pédophilie -, la mise en scène du corps de l’enfant et de l’émotion de l’enfant. » Et puis « une fin très poétique permet de s’échapper de la noirceur du propos ».

Les jeunes filles assassinées et leurs parents n’ont pas eu cette chance.

Marie Delarue

Source : http://www.bvoltaire.fr

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